Chômage, pauvreté et frustrations, les raisons clefs de l´immigration irrégulière


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Par Samira Mahamadou, B
Mis à jour le 2021-05-14 22:43:33

Mme Mahoua Mariam est commerçante. Elle a pourtant obligé sa fille à faire la traversée de la Méditerranée malgré les risques encourus. Elle explique : « Nous vivions dans des conditions misérables ».


Une famille de douze personnes logées dans une maison d’une seule pièce à Andokoi, un sous quartier de la commune de Yopougon. « C’est une traverse en tissu qui sert à départager l’espace des parents de celui des enfants », souligne-t-elle.   

Vendeuse de piments séchés au marché dudit sous quartier, Mahoua parcourait les régions de l’intérieure du pays pour collecter ses marchandises. Elle voulait que sa fille s’exile à tout prix.

A cette dernière, titulaire d’un BTS, sa mère lui disait qu’elle ne pouvait avoir d’emploi stable en Côte d’Ivoire, vu leur pauvreté. La famille voulait un avenir meilleur pour sa fille. Et Mahoua répétait sans cesse à sa progéniture : « Nous comptons sur toi pour manger trois fois par jour, nous comptons sur toi pour acheter des chaussures à tes frères et sœurs et surtout pour rehausser l’image de la famille ».

Mécontente, la jeune fille de 19 ans n’adhérait pas à l’idée de sa mère de faire le voyage, mais elle y fut contrainte. Elle en était déjà à la deuxième tentative. La première a échoué et elle a été rapatriée.

Pour elle, l’eldorado se trouvait sur sa terre natale, la Côte d’Ivoire, et non ailleurs. D’où l’expression de ses pleures lors du second embarquement pour la traversée. Finalement, le drame s’est produit lors de la tentative de trop : la jeune fille a fini par perdre la vie dans la Méditerranée. Un coup dur pour sa mère désormais en état de dépression.

L’espoir de Casimir

Dans un autre sous quartier de Yopougon appelé Maroc-Antenne, Casimir, 27 ans, ex-agent de laboratoire d’analyse médicale dans une structure de la place, peinait à obtenir un salaire mensuel de 100 000 FCFA et ne pouvait subvenir correctement aux besoins de sa famille. Il racontait à qui voulait l’entendre qu’il se sentait inutile car trouver un travail bien rémunéré demande d’avoir des relations dans les entreprises.

Il n’avait pas non-plus la possibilité d’avoir un financement pour ses projets. L’unique solution qui s’offrait à lui pour aider sa famille était de tenter l’aventure.  « J’ai décidé de partir à l’aventure pour trouver mieux, me nourrir et prendre en charge ma famille. J’ai démissionné de mon boulot pour partir » explique-t-il.

Pour Casimir, l’obtention d’un visa, le sésame pour rentrer dans un pays européen, demande de connaitre une personne qui travaille dans une ambassade ou avoir suffisamment d’argent. N’ayant pas les moyens et les connaissances requises, il a décidé de partir « réaliser mon rêve de devenir riche en Europe et d’offrir un avenir radieux à ma famille », insiste-t-il.

Casimir est parti du pays sans en informer personne. Et la réalité de l’aventure s’est présenté autrement à lui. Casimir ne pouvait plus retourner au pays car il avait tout abandonné et n’avait plus personne pour l’aider. « Mon programme, c’était d’arriver au Niger ensuite en Lybie et traverser la mer. Je sais que je suis un homme sage qui a beaucoup d’avenir, alors j’ai pris le risque de partir », déclare-t-il.

Après deux ans de vie dans le tourment, il est confronté au trafic humain et au kidnapping d’où il réussit à s’échapper. Casimir décide d’abandonner ce pays en pleine guerre pour une autre destination, l’Algérie. « En Algérie il n’y pas de guerre, on n’entend pas de coup de fusil, on ne kidnappe pas ».

Il révèle qu’il a actuellement des papiers en cours en Côte d’Ivoire et précise : « Si cela marche, j’irai dans les normes ». Dans le cas contraire ? « Je partirai par la mer. C’est décidé », précise-t-il. 

Naomi Sylla, psychologue et spécialiste de la question de la migration irrégulière en Côte d’Ivoire, explique que « Mme Mahoua voulait le meilleur pour sa fille, elle souhaitait tellement que sa fille parte en Europe à tous les prix et réussisse pour les sortir de leur situation économique qu’elle l’y a poussée ». Pour la psychologue, Mahoua était persuadée que sa fille aurait eu un avenir radieux parce que là-bas c’est l’eldorado et tous les rêves sont réalisables.

Concernant la jeunesse ivoirienne, Naomi Sylla explique que la frustration qu’elle subit, le chômage, la pauvreté et les longues procédures de migrations sont les raisons principales qui la poussent à migrer irrégulièrement.

« Quand les jeunes se projettent dans l’avenir, ils ne voient rien de prometteur pour eux en Côte d’Ivoire », précise l’experte. Qui ajoute que le chômage et la pauvreté restent les raisons clés de ce phénomène de migration irrégulière : « Beaucoup de jeunes n’hésitent pas à prendre des prêts, vendre le peu d’affaires qu’ils possèdent pour faire le voyage sur l’eau ».

Samira Mahamadou,

Binta Soumahoro &

Mariam Toungara

 

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Le phénomène de l’immigration irrégulière est l’un des fléaux majeurs qui mine la jeunesse de la Côte d’Ivoire. Pendant ces voyages, les clandestins rencontrent différentes personnes qui ont, chacune, un rôle extrêmement important à jouer sur le trajet.

Il y a d’abord le « Passeur ». Ce sont les premières personnes rencontrées pour prendre tous les renseignements sur le voyage. Le Passeur à son tour confie le migrant à un « Chairman », une sorte de tuteur dans les derniers pays avant le voyage sur la Méditerranée. Le Chairman laissera la place à un « Caporacien ». C’est le dernier intervenant au Maroc ou en Libye, pays séparés de l’Europe par la mer. Le Caporacien accompagne le migrant jusqu’à la rive.

Dans ce circuit, il y a aussi les “Coxeurs“. Ce sont des personnes qui travaillent généralement dans des gares routières et à divers points de transit. Ils interviennent quand le migrant n’a ni Chairman ni Caporacien.

Ils rassemblent des migrants et les confient à des chauffeurs particuliers pour les conduire à la mer. En Libye comme au Maroc, le migrant n’ayant pas pu effectuer la traversée de la mer est arrêté par l’armée et conduit en « déportation ». C’est la prison pour migrants. L’espoir prend fin ici !

Konan Rosita

Kouassi Sarah

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